Puisque le Yoga vise l’union/l’unification – le but du Yoga étant est d’unifier l’esprit, d’abolir la dispersion et les automatismes qui caractérisent la conscience ordinaire (ou profane) – des liens existent entre la philosophie du Yoga et l’Advaïta Vedanta.
Si d’un côté, le Yoga nous donne les moyens de développer notre concentration, de l’autre, le Vedanta nous apprend à atteindre un état de non pensée.

 

 

> L’Advaïta Vedanta prône une pensée non dualiste.

Cette école et la 6e école de pensée indienne dite orthodoxe. Ces 6 écoles sont :
• la Mimansa,
• le Nyaya,
• le Samkhya,
• le Vaisesika,
• le Vedanta,
• et le Yoga.

Pour le Vedanta – contrairement au Samkhya et au Yoga pour qui le monde est réel – le monde est illusoire, fondé sur la Maya, l’illusion cosmique, ce processus mystérieux qui engendre et soutient le Cosmos : la Maya est supportée par l’homme aussi longtemps qu’il est aveuglé par “avidya”, l’ignorance.

L’Advaïta Vedanta est un « Darsana », littéralement un « point de vue », une « doctrine », une « philosophie » (ce mot est issu de la racine drc- signifiant « voir, contempler, comprendre »).
On pourrait définit l’Advaïta Vedanta comme l’art de penser pour que la pensée se dissolve ; ou encore, la pensée comme remède pour la pensée.
L’Advaïta Vedanta est très peu connu en Occident. Cette école philosophique est accessible à tous, croyants et athées ; elle ne dépend pas d’un contexte religieux.

Etymologiquement, Advaïta (ou Adveda) signifie qu’il n’y a pas de deux : « dveda » signifie la dualité et le « a » est privatif. La négation de la dualité implique que tout est un : il y a identification entre l’âme individuelle (Atman) et la Conscience universelle (Brahman). Vedanta signifie littéralement « fin, aboutissement, conclusion des Vedas ».
Cette pensée s’oppose au Veda pour qui :

« la vérité est une, bien que les sages la voient sous de multiples formes »
Rig Veda (texte sacré du XVe siècle av. J.-C.).

La non dualité est représentée par le symbole du cygne : en sanskrit, il est appelé « hamsa ». En répétant ce mot continuellement, « Hamsa » devient le mantra « So Ham », qui signifie « je suis cela » (< « so-aham »).
Le cygne représente également la personne libérée : le cygne vogue sur l’eau, mais ses plumes ne sont pas touchées par l’eau. De même, une personne libérée habite dans le monde de Maya, mais n’est pas touchée par le voile de l’illusion (source < Wikipédia).

> Le but de la philosophie indienne est la quête de la vérité à des fins sotériologiques, c’est à dire visant la délivrance, la libération, la rédemption, le salut de l’humanité.
Chercher la vérité suppose que l’on mette en doute chaque pensée, chaque croyance, chaque idée préconçue, chaque préjugé, chaque pensée introjectée (issue de notre éducation, de la religion, de la morale…). Cette quête implique que l’on vérifie chaque idée : est elle vraie ? est elle juste ?
Croire, c’est fermer les yeux. On apprend dès lors à douter et à ébranler toutes nos croyances, y compris à mettre en doute la parole de nos maîtres et à vérifier les sources de nos connaissances.

Ce chemin conduit au final à la liberté intérieure. Il s’agit de chercher la vérité, non pour la trouver, mais pour se débarrasser de ce qui entrave notre bonheur : on ne peut chercher la vérité si on ne prend pas conscience qu’on est dans le mensonge. On ne peut aller vers la Lumière que si on a d’abord traversé l’Ombre.

 

La Chandogya Upanishad, l’une des plus anciennes Upanishad majeures (environ VIe siècle av. J.-C.), évoque ce thème de l’identité de l’Atman et du Brahman, c’est à dire de l’unité fondamentale entre l’âme individuelle et le Soi. C’est dans le 3e chapitre que l’on trouve l’explication de l’expérience du Soi-Atman, et surtout dans le 5ème chapitre qui contient le célèbre déclaration “TAT TVAM ASI” : « Tu es Cela ».

« Ce mien âtman, qui est au-dedans du cœur, est plus petit qu’un grain de riz, qu’un grain d’orge, qu’un grain de moutarde, qu’un grain de millet, que le noyau d’un grain de millet ;
Ce mien âtman, résidant en l’intime du cœur, est plus grand que la terre, plus grand que l’espace, plus grand que le ciel, plus grand que ces mondes.
Il contient toute activité, tout désir, toute odeur, toute saveur, enveloppe tout cet univers, muet, indifférent.
Ce mien âtman, résidant au-dedans du cœur, c’est brahman »

Chāndogya Upanisad (III,14)
.

 

Selon l’Advaïta Vedanta, cette quête de vérité doit toutefois être structurée. Elle nécessite un certain nombre de conditions.
Pour le chercheur de vérité, 4 qualités en particulier sont nécessaires :

  1. Savoir distinguer l’éphémère de l’éternel.
  2. Ne pas avoir d’intérêt ni de désir de jouissance ici bas : la recherche doit être totalement désintéressée.
  3. Être conscient de notre emprisonnement pour ressentir le besoin de liberté : on ne peut se libérer de ses chaînes si on n’en est pas conscient.
  4. Déployer 6 aptitudes personnelles pour mener à bien cette quête :
    1) Le contrôle des organes sensoriels et de perception (Shama), afin de se concentrer sur un mode de vie précis.
    2) Le détachement intérieur : afin de ne pas laisser le monde extérieur nous envahir ni les distractions externes nous perturber, en étant conscients que nous portons le monde à l’intérieur de nous.
    3) Le courage d’avancer sans se lamenter : on continue notre chemin quoi qu’il arrive, même si on peut être blessé par les actes ou les paroles d’autrui. On avance sans plainte, sans désir de vengeance.
    4) La concentration sur le but choisi : il faut de la persévérance pour chercher la vérité ! 😉
    5) La foi : la foi est nécessaire pour persévérer jusqu’à ce qu’on ait obtenu le résultat de notre quête.
    6) La mise à distance de la jouissance : sans pour autant fuir la jouissance, il s’agit de ne pas se laisser perturber par les tentations que l’on peut rencontrer sur notre chemin spirituel.

 

> L’enseignement du Bouddha

Avec l’apparition de l’Advaïta Vedanta (environ 200 ans av. J.-C.), le Bouddhisme a disparu en Inde : en fait, il a été intégré dans cette école de pensée.
On retrouve en effet des notions similaires dans le Bouddhisme, avec l’enseignement des Quatre nobles vérités et du Noble sentier Octuple.
Le cœur de l’enseignement du Bouddha est contenu dans les « Quatre nobles vérités » exposées dans le premier sermon qu’il fit à Sarnath, près de Bénarès (source < Wikipédia).

Les Quatre Nobles Vérités :
  1. Dukkha (= souffrance) : Il faut comprendre la nature de la vie, la souffrance, les chagrins et les joies ; mais aussi son imperfection, son impermanence.
  2. Samudaya (= désir), l’origine de Dukkha : Il faut écarter le désir et la soif de vivre, qui s’accompagnent de passions, de souillures et d’impuretés.
  3. Nirodha (= cessation), la cessation de Dukkha : Il est possible d’atteindre le Nibbana, la vérité absolue, la réalité ultime.
  4. Magga (= sentier), l’octuple sentier conduisant au Nibbana : la simple connaissance de l’Octuple Noble Sentier n’est pas suffisante, il faut le suivre et s’y tenir.
Le noble sentier octuple :

Quatrième des Quatre nobles vérités, ce chemin comporte huit « membres » regroupés en trois parties. Ces huit membres ne sont pas suivis séquentiellement mais simultanément par les pratiquants du bouddhisme.

A. « Sila », la moralité, la discipline, l’éthique :

  • 1. la parole juste : ne pas mentir, ne pas tenir un langage grossier, ne pas bavarder oisivement
  • 2. l’action juste
  • 3. les moyens d’existence justes ou la profession juste

B. « Samadhi », la discipline mentale, la concentration ou la méditation :

  • 4. l’effort ou la persévérance juste (afin de vaincre ce qui est défavorable et d’entreprendre ce qui est favorable)
  • 5. l’attention juste, la prise de conscience juste (des choses, de soi – de son corps, de ses émotions, de ses pensées -, des autres, de la réalité)
  • 6. la concentration, l’établissement de l’être dans l’éveil (Vipassana).

    C « Prajna », la grande sagesse :

    • 7. la vision juste ou la compréhension juste (de la réalité, des Quatre nobles vérités)
    • 8. la pensée juste ou le discernement juste (dénué d’avidité, de haine et d’ignorance)

    (Source : Wikipédia)

     

    Illustration tirée du livre Yoga, l’art de la transformation.

     

    > “La vérité n’a pas de sentier”.

    Le très beau texte  de Jiddu Krishnamurti sur la vérité me semble proche de la philosophie de l’Advaïta Vedanta :

    « La vérité n’a pas de sentier, et c’est cela sa beauté : elle est vivante. Une chose morte peut avoir un sentier menant à elle, car elle est statique. Mais lorsque vous voyez que la vérité est vivante, mouvante, qu’elle n’a pas de lieu où se reposer, qu’aucun temple, aucune mosquée ou église, qu’aucune religion, qu’aucun maître ou philosophe, bref que rien ne peut vous y conduire — alors vous verrez aussi que cette chose vivante est ce que vous êtes en toute réalité : elle est votre colère, votre brutalité, votre violence, votre désespoir. Elle est l’agonie et la douleur que vous vivez.
    La vérité est la compréhension de tout cela, vous ne pouvez le comprendre qu’en sachant le voir dans votre vie. Il est impossible de le voir à travers une idéologie, à travers un écran de mots, à travers l’espoir et la peur.
    Nous voyons donc que nous ne pouvons dépendre de personne. Il n’existe pas de guide, pas d’instructeur, pas d’autorité. Il n’y a que nous et nos rapports avec les autres et avec le monde. Il n’y a pas autre chose. Lorsque l’on s’en rend compte, on peut tomber dans un désespoir qui engendre du cynisme ou de l’amertume, ou, nous trouvant en présence du fait que nous et nul autre sommes responsables de nos pensées, de nos sentiments, et de nos actes, nous cessons de nous prendre en pitié. En général, nous prospérons en blâmant les autres, ce qui est une façon de se prendre en pitié. »

     

    Samatha, le chemin de la libération

     

    > Emprunter le chemin du Yoga, c’est tenter non seulement de mettre en pratique dans notre vie les règles éthiques décrites par Patanjali dans les Yoga Sutra (« les huit branches du Yoga »), mais aussi d’intégrer la pensée de l’Advaïta Vedanta : à l’unification des contraires et à la quête d’équilibre entre nos polarités solaire (Yang) et lunaire (Yin), s’ajoute le dépassement de la dualité entre soi et le Cosmos, entre l’âme universelle (l’Atman, le Soi) et la Conscience universelle (le Brahman, l’Absolu) : on peut sentir qu’il y a en effet « autre chose » que la vie ordinaire et la condition humaine limitée.

    Pratiquer le Yoga, c’est emprunter un chemin spirituel et vivre selon un mode d’être sacré.
    C’est faire par soi même l’expérience du sacré et de la vérité, afin de dépasser la souffrance inhérente à la condition humaine, et d’embrasser un espace plus vaste, infini, dans lequel le temps et la souffrance n’ont pas de prise : l’espace du Divin et de la dimension cosmique présents en soi.

     

    Comme le montre l’illustration ci dessus, le Yoga – grâce aux moyens et techniques qu’il nous offre – est un chemin de libération (voir mon article sur le chemin de Samatha).

    C’est dans le profondeur de notre coeur que l’on peut ressentir et faire cette expérience d’union et de libération.

    C’est ce que raconte une célèbre légende hindoue connue sous le nom de la légende de Brahma :

    Il y eut un temps où tous les hommes étaient des dieux. Mais ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahma, le maître des dieux, décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher à un endroit où il leur serait impossible de le retrouver. Le grand problème fut donc de lui trouver une cachette.
    Lorsque les dieux mineurs furent convoqués à un conseil pour résoudre ce problème, ils proposèrent ceci :
    — Enterrons la divinité de l’homme dans la terre.
    Mais Brahma répondit :
    — Non, cela ne suffit pas, car l’homme creusera et la trouvera.
    Alors les dieux répliquèrent :
    — Dans ce cas, jetons la divinité dans le plus profond des océans.
    Mais Brahma répondit à nouveau :
    — Non, car tôt ou tard, l’homme explorera les profondeurs de tous les océans, et il est certain qu’un jour, il la trouvera et la remontera à la surface.
    Alors les dieux mineurs conclurent :
    — Nous ne savons pas où la cacher car il ne semble pas exister sur terre ou dans la mer d’endroit que l’homme ne puisse atteindre un jour.
    Alors Brahma dit :
    — Voici ce que nous ferons de la divinité de l’homme : nous la cacherons au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher.
    Depuis ce temps-là, conclut la légende, l’homme a fait le tour de la terre, il a exploré, escaladé, plongé et creusé, à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui.

     

     

    Afin de chercher la vérité qui nous permet de nous délivrer de la souffrance, et de dépasser la dualité qui est une des causes de cette souffrance, relions nous au profond de nous même, creusons, interrogeons et faisons confiance à notre coeur, centre de notre âme. ❤️

     

     

     

    Bibliographie :
    Yoga, de Mircea Eliade
    Yoga Sutra, de Patanjali, traduction de Françoise Mazet
    Yoga, l’art de la transformation, de Debra Diamond et David Gordon White
    De la vérité, de Jiddu krishnamurti
    Contes des sages de l’Inde, de Martine Quentric Seguy
    Source de la légende indienne : http://www.trigofacile.com/divers/spiritualite/textes/legende-hindoue-pouvoir-divin-homme.htm

     

     


    0 commentaire

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *